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Meurtre à l'Auberge [extrait]

Tous sur scène. Le rideau est fermé. On entend une voix enregistrée : " Mesdames et Messieurs, nous vous souhaitons la bienvenue et nous espérons que vous passerez une excellente soirée. Nous vous prions de bien vouloir éteindre vos portables. Merci. " Immédiatement après cette phrase, on entend une douzaine de sonneries. Le rideau s’ouvre. Tous les personnages sont sur scène. Ils ont chacun un portable dans la main et se hâtent de l’éteindre. Ils retournent à leurs diverses occupations.

Dès que le Dr Paladru parle, les autres se figent.

Dr Paladru [au public]:

Mesdames et Messieurs, le plus barbant, dans une pièce de théâtre, c’est ce qu’on appelle, entre initiés, l’exposition. Il s’agit, pour l’auteur, de faire comprendre à vous, cher public, tout ce que vous devez savoir pour saisir quelque chose à l’intrigue. Un certain Jean-Baptiste Poquelin, Molière pour les intimes, n’hésitait pas à y consacrer tout un acte, mais lui, c’était un génie. Il faut donc vous mettre au plus vite au parfum, si vous me passez cette expression. [Au public] On se concentre, là-bas derrière ! Attention, je commence. [Très, très vite pour rendre la chose incompréhensible] L’action se déroule dans une auberge de campagne. Un dénommé Roger Fauchoix a été assassiné. Le commissaire Dubosc a convoqué les suspects et… hop ! Une tempête de neige les bloque tous… [Au public] Dites, le monsieur au cinquième rang… non, l’autre… à gauche… si je ne vous intéresse pas, vous le dites. Vous allez nager complètement, mon bon… Comment ? Vous n’avez rien compris ?… J’ai été trop vite… D’accord, je recommence, mais si vous continuez, ça sera aussi long que chez machin… là… Poquelin. [Racontant nettement plus lentement] Le décor ? Nous sommes dans l’auberge d’un petit village, à la campagne… [Au public] Qu’est-ce qu’elle dit, la dame au deuxième rang ? " Il est rare de trouver des petits villages en pleine ville. " Très drôle, merci. [Racontant] Un personnage que vous ne verrez pas, et pour cause, nommé Roger Fauchoix a été assassiné. [Au public] Mais oui, Monsieur, il faut retenir le nom, on en parle tout le temps : Roger Fauchoix. [Racontant] Le commissaire Dubosc, flanqué de sa fidèle assistante Marina Tradellone, est arrivé après avoir convoqué l’ensemble des protagonistes. À peine étaient-ils tous là qu’une violente tempête de neige s’est déclenchée. Ils sont bloqués. Vous savez presque tout… [Au public] Non mais, je rêve ! Il y en a un qui roupille, là-bas, au fond. Je vous jure, je l’entends ronfler jusqu’ici. Ah, c’est sympa pour moi. J’ai compris, je me tais, bien fait pour vous.

Le Dr Paladru va rejoindre sa place. Un temps bref et tous les personnages s’animent.

Agnès Maurepin [hors d’elle] :

C’est tout à fait intolérable. Nous sommes convoqués ici pour une raison parfaitement dérisoire et nous voilà bloqués. Georges ,fais quelque chose !

Georges Maurepin :

Aucun problème, ma chérie, je vais ressusciter le mort et envoyer un SMS au Seigneur tout puissant pour qu’il cesse de jouer comme un gamin avec la météo. C’est tout à fait dans mes cordes.

Le commissaire : [à Tradellone en prononçant " à la française "] :

Tradellone, où en sommes-nous ?

Tradellone :

La neige tombe.

Le commissaire :

Je le sais que la neige tombe, puisqu’elle nous coince ici. Heureusement que nous sommes arrivés juste avant que le ciel ne sache plus ce qu’il fait.

Tradellone :

Surtout que vous avez tenu à utiliser votre propre… enfin… votre véhicule personnel.

Le commissaire :

Qu’est-ce qu’elle a ma voiture ?

Tradellone :

Elle n’est plus de première jeunesse.

Le commissaire [vexé] :

Occupez-vous de votre boulot, Tradellone. Je vous parlais de l’affaire.

Tradellone [consultant ses papiers] :

Tous les gens ici présents étaient dans le coin au moment du meurtre. [Montrant Georges Maurepin et Agnès Maurepin] Vous avez là-bas un couple qui a l’air de s’entendre comme chien et chat, [montrant Baccardi] un type entre deux âges qui ne semble pas bien net, [montrant Vittorio] son filleul, du moins à ce qu’il prétend, [montrant Clémentine Vertoux] une hédoniste qui doit avoir une cervelle d’oiseau…

Le commissaire :

Une hédo… quoi ?

Tradellone :

Une hédoniste : qui ne se préoccupe que de ses petites affaires et qui ne recherche que le plaisir des sens.

Le commissaire : C’est ça une hédoniste ?

Tradellone : Oui.

Le commissaire : Hé bien, [un temps en regardant fixement le public] ce n’est pas une denrée rare.

Tradellone : … [montrant Rosalie Gaillard] une touriste, à ce qu’elle dit, [montrant Emmanuel Cerdon] un auteur de romans policiers inconnu et l’autre, là, [montrant Juliette Franchon] contrairement à ce qu’on pourrait croire, vu son jeune âge, c’est la propriétaire de l’auberge, [montrant Marie-France Dulieu] la petite dame qui tricote a l’air bien inoffensive, encore que… Enfin, [montrant Paladru] le Docteur Paladru, le médecin du village, qui a fait office de légiste en raison des conditions météorologiques.

Le commissaire [au Dr Paladru] :

C’est donc vous le médecin qui avez examiné le corps ?

Dr Paladru :

Oui, et alors ?

Le commissaire :

Où est-il ?

Dr Paladru :

En vous attendant, vos collègues l’ont installé dans la chambre froide du restaurant. Vous le trouverez dans des sacs numérotés de un à quatorze.

Le commissaire [interloqué] :

Comment ?

Dr Paladru :

Remarquez, qu’ils ont fait ça avec méthode. La tête est dans le sac 1, le pied gauche dans le treize et le droit dans le quatorze.

Le commissaire [à Tradellone] :

Notez, Tradellone, qu’on a découpé la victime en morceaux.

Tradellone :

Patron, ce qui me sidérera toujours, c’est votre sens de la déduction.

Le commissaire :

Le métier, Tradellone, vingt ans d’expérience, ça compte.

Dr Paladru :

Le plus difficile a été de ne pas se tromper de pied.

Le commissaire :

Ah oui ?

Dr Paladru [très sérieusement] :

Comment faire pour savoir quel était le pied droit et quel était le gauche ?

Le commissaire :

C’est effectivement un problème.

Tradellone :

Le pied droit a le gros orteil à gauche et le gauche l’a à droite.

Le commissaire :

Tradellone, pourriez-vous être claire pour une fois.

Tradellone [montrant ses mains] :

C’est la même chose avec les mains.

Le commissaire [désapprobateur] :

Tradellone ! Avez-vous déjà vu des mains à la place des pieds ?

Dr Paladru :

Chez certains primates. Mais cela soulève une nouvelle question. La victime était-elle un singe ? En outre, la théorie de Madame l’Inspecteur est boiteuse, si j’ose dire : [appuyant sa démonstration avec sa main] prenez un pied droit à l’endroit, c’est-à-dire plante à terre, le pouce est à gauche. Retournez-le, plante en l’air, le pouce est à droite.

Le docteur Paladru arbore un grand sourire ironique et satisfait. Un temps pendant lequel le commissaire se livre à une intense réflexion.

Le commissaire [à Tradellone] :

Vous voyez, Tradellone, ça c’est de la logique déductive. Je n’aurais pas fait mieux. Prenez-en de la graine. [Au Dr Paladru] A-t-on retrouvé l’arme du crime ?

Dr Paladru :

Oui, Monsieur le Commissaire, une lime à ongle.

Le commissaire [à Tradellone] :

Notez, Tradellone : l’assassin a beaucoup de patience.

Le commissaire [se tournant vers Baccardi] :

Et vous, qui êtes-vous ?

Angelo Baccardi :

Angelo Baccardi.

Tradellone [notant] :

B-a… deux c ?

Angelo Baccardi :

Baccardi, deux c comme dans coccyx.

Le commissaire :

Vous êtes dans les spiritueux ?

Angelo Baccardi :

Non, pourquoi ?

Le commissaire [changeant brutalement de conversation] :

Avez-vous une lime à ongle ?

Angelo Baccardi :

Heu… oui.

Le commissaire [à Tradellone] :

Notez, Tradellone, que le susnommé Baccardi est suspect.

Dr Paladru [au commissaire] :

Commissaire !

Le commissaire :

Oui, docteur ?

Dr Paladru :

Je… plaisantais… pour la lime à ongle.

Le commissaire [au docteur Paladru] :

Vous trouvez qu’il y a de quoi rire, vous, devant quatorze morceaux ?

Docteur Paladru :

Ne le prenez pas comme ça… Allez ! Un petit poker ?

Le commissaire :

Je déteste les jeux d’argent et je ne crois pas que le moment soit bien choisi. [A Tradellone] Et bien, Tradellone, vous venez ou quoi ? Allons vérifier ces morceaux.

 


Comédie des Trèfles à Trois Tous droits réservés. Dernière mise à jour le 18.06.2011