Meurtre à l'Auberge [extrait]
Dr
Paladru [au public]:
Mesdames et Messieurs, le plus barbant, dans une pièce
de théâtre, c’est ce qu’on appelle, entre initiés,
l’exposition. Il s’agit, pour l’auteur, de faire comprendre
à vous, cher public, tout ce que vous devez savoir
pour saisir quelque chose à l’intrigue. Un certain
Jean-Baptiste Poquelin, Molière pour les intimes,
n’hésitait pas à y consacrer tout un acte,
mais lui, c’était un génie. Il faut donc vous
mettre au plus vite au parfum, si vous me passez cette expression.
[Au public] On se concentre, là-bas derrière !
Attention, je commence. [Très, très vite
pour rendre la chose incompréhensible] L’action
se déroule dans une auberge de campagne. Un dénommé
Roger Fauchoix a été assassiné. Le
commissaire Dubosc a convoqué les suspects et… hop !
Une tempête de neige les bloque tous… [Au public]
Dites, le monsieur au cinquième rang… non, l’autre…
à gauche… si je ne vous intéresse pas, vous
le dites. Vous allez nager complètement, mon bon…
Comment ? Vous n’avez rien compris ?… J’ai été
trop vite… D’accord, je recommence, mais si vous continuez,
ça sera aussi long que chez machin… là… Poquelin.
[Racontant nettement plus lentement] Le décor ?
Nous sommes dans l’auberge d’un petit village, à
la campagne… [Au public] Qu’est-ce qu’elle dit, la
dame au deuxième rang ? " Il est rare
de trouver des petits villages en pleine ville. "
Très drôle, merci. [Racontant] Un personnage
que vous ne verrez pas, et pour cause, nommé Roger
Fauchoix a été assassiné. [Au public]
Mais oui, Monsieur, il faut retenir le nom, on en parle
tout le temps : Roger Fauchoix. [Racontant]
Le commissaire Dubosc, flanqué de sa fidèle
assistante Marina Tradellone, est arrivé après
avoir convoqué l’ensemble des protagonistes. À
peine étaient-ils tous là qu’une violente
tempête de neige s’est déclenchée. Ils
sont bloqués. Vous savez presque tout… [Au public]
Non mais, je rêve ! Il y en a un qui roupille,
là-bas, au fond. Je vous jure, je l’entends ronfler
jusqu’ici. Ah, c’est sympa pour moi. J’ai compris, je me
tais, bien fait pour vous.
Agnès
Maurepin [hors d’elle] :
C’est
tout à fait intolérable. Nous sommes convoqués
ici pour une raison parfaitement dérisoire et nous
voilà bloqués. Georges ,fais quelque chose !
Georges
Maurepin :
Aucun
problème, ma chérie, je vais ressusciter le
mort et envoyer un SMS au Seigneur tout puissant pour qu’il
cesse de jouer comme un gamin avec la météo.
C’est tout à fait dans mes cordes.
Le
commissaire : [à Tradellone en prononçant
" à la française "]
:
Tradellone,
où en sommes-nous ?
Tradellone :
La
neige tombe.
Le
commissaire :
Je
le sais que la neige tombe, puisqu’elle nous coince ici.
Heureusement que nous sommes arrivés juste avant
que le ciel ne sache plus ce qu’il fait.
Tradellone :
Surtout
que vous avez tenu à utiliser votre propre… enfin…
votre véhicule personnel.
Le
commissaire :
Qu’est-ce
qu’elle a ma voiture ?
Tradellone :
Elle
n’est plus de première jeunesse.
Le
commissaire [vexé] :
Occupez-vous
de votre boulot, Tradellone. Je vous parlais de l’affaire.
Tradellone [consultant
ses papiers] :
Tous
les gens ici présents étaient dans le coin
au moment du meurtre. [Montrant Georges Maurepin et Agnès
Maurepin] Vous avez là-bas un couple qui a l’air
de s’entendre comme chien et chat, [montrant Baccardi]
un type entre deux âges qui ne semble pas bien net,
[montrant Vittorio] son filleul, du moins à
ce qu’il prétend, [montrant Clémentine
Vertoux] une hédoniste qui doit avoir une cervelle
d’oiseau…
Le
commissaire :
Une
hédo… quoi ?
Tradellone :
Une
hédoniste : qui ne se préoccupe que de
ses petites affaires et qui ne recherche que le plaisir
des sens.
Le
commissaire : C’est ça une hédoniste ?
Tradellone : Oui.
Le
commissaire : Hé bien, [un temps en regardant
fixement le public] ce n’est pas une denrée rare.
Tradellone : …
[montrant Rosalie Gaillard] une touriste, à
ce qu’elle dit, [montrant Emmanuel Cerdon] un auteur
de romans policiers inconnu et l’autre, là, [montrant
Juliette Franchon] contrairement à ce qu’on pourrait
croire, vu son jeune âge, c’est la propriétaire
de l’auberge, [montrant Marie-France Dulieu] la petite
dame qui tricote a l’air bien inoffensive, encore que… Enfin,
[montrant Paladru] le Docteur Paladru, le médecin
du village, qui a fait office de légiste en raison
des conditions météorologiques.
Le
commissaire [au Dr Paladru] :
C’est
donc vous le médecin qui avez examiné le corps ?
Dr
Paladru :
Oui,
et alors ?
Le
commissaire :
Où
est-il ?
Dr
Paladru :
En
vous attendant, vos collègues l’ont installé
dans la chambre froide du restaurant. Vous le trouverez
dans des sacs numérotés de un à quatorze.
Le
commissaire [interloqué] :
Comment ?
Dr
Paladru :
Remarquez,
qu’ils ont fait ça avec méthode. La tête
est dans le sac 1, le pied gauche dans le treize et le droit
dans le quatorze.
Le
commissaire [à Tradellone] :
Notez,
Tradellone, qu’on a découpé la victime en
morceaux.
Tradellone :
Patron,
ce qui me sidérera toujours, c’est votre sens de
la déduction.
Le
commissaire :
Le
métier, Tradellone, vingt ans d’expérience,
ça compte.
Dr
Paladru :
Le
plus difficile a été de ne pas se tromper
de pied.
Le
commissaire :
Ah
oui ?
Dr
Paladru [très sérieusement] :
Comment
faire pour savoir quel était le pied droit et quel
était le gauche ?
Le
commissaire :
C’est
effectivement un problème.
Tradellone :
Le
pied droit a le gros orteil à gauche et le gauche
l’a à droite.
Le
commissaire :
Tradellone,
pourriez-vous être claire pour une fois.
Tradellone [montrant
ses mains] :
C’est
la même chose avec les mains.
Le
commissaire [désapprobateur] :
Tradellone !
Avez-vous déjà vu des mains à la place
des pieds ?
Dr
Paladru :
Chez
certains primates. Mais cela soulève une nouvelle
question. La victime était-elle un singe ? En
outre, la théorie de Madame l’Inspecteur est boiteuse,
si j’ose dire : [appuyant sa démonstration
avec sa main] prenez un pied droit à l’endroit,
c’est-à-dire plante à terre, le pouce est
à gauche. Retournez-le, plante en l’air, le pouce
est à droite.
Le
commissaire [à Tradellone] :
Vous
voyez, Tradellone, ça c’est de la logique déductive.
Je n’aurais pas fait mieux. Prenez-en de la graine. [Au
Dr Paladru] A-t-on retrouvé l’arme du crime ?
Dr
Paladru :
Oui,
Monsieur le Commissaire, une lime à ongle.
Le
commissaire [à Tradellone] :
Notez,
Tradellone : l’assassin a beaucoup de patience.
Le
commissaire [se tournant vers Baccardi] :
Et
vous, qui êtes-vous ?
Angelo
Baccardi :
Angelo
Baccardi.
Tradellone [notant]
:
B-a…
deux c ?
Angelo
Baccardi :
Baccardi,
deux c comme dans coccyx.
Le
commissaire :
Vous
êtes dans les spiritueux ?
Angelo
Baccardi :
Non,
pourquoi ?
Le
commissaire [changeant brutalement de conversation]
:
Avez-vous
une lime à ongle ?
Angelo
Baccardi :
Heu…
oui.
Le
commissaire [à Tradellone] :
Notez,
Tradellone, que le susnommé Baccardi est suspect.
Dr
Paladru [au commissaire] :
Commissaire !
Le
commissaire :
Oui,
docteur ?
Dr
Paladru :
Je…
plaisantais… pour la lime à ongle.
Le
commissaire [au docteur Paladru] :
Vous
trouvez qu’il y a de quoi rire, vous, devant quatorze morceaux ?
Docteur
Paladru :
Ne
le prenez pas comme ça… Allez ! Un petit poker ?
Le
commissaire :
Je
déteste les jeux d’argent et je ne crois pas que
le moment soit bien choisi. [A Tradellone] Et bien,
Tradellone, vous venez ou quoi ? Allons vérifier
ces morceaux.