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LES DIEUX SONT FATIGUÉS [extraits]


© R.F. Aebi 1993

Tous droits réservés

Décor :

Il se présente en deux parties : le haut, résidence olympienne des dieux et le bas, la terre des hommes, une petite place, trois portes de maisons.

PREMIÈRE PARTIE

 

Scène 1 [Zeus et Héra]

Au lever du rideau, un violent orage ravage la scène. Effets d’éclairage et de son. À l’arrivée d’Héra, la tempête se calme.

Héra:

Quel sale temps ! C’est pas vrai une chose pareille. Avec ça, mon brushing va être fichu. [Hurlant] Nom de Zeus !

Zeus :

Oui, ma poulette ?

Héra :

Cesse de m’appeler " ma poulette " ! Ça fait d’un distingué pour la femme du roi de dieux !

Zeus :

Pardonne-moi, Héra. L’Olympe n’est plus ce qu’il était.

Héra :

C’est quoi toute cette pluie ?

Zeus [timidement] :

Un petit orage, un tout petit orage, ma colombe.

Héra [excédée] :

Je ne suis ni ta poulette, ni ta colombe. Je suis la reine des…

Zeus :

La reine des quoi, ma nymphe ?

Héra [à part] :

Il m’agace, mais il m’agace ! [Á Zeus] La reine des dieux !… Alors, cet orage ? Je parie que tu as encore joué avec ta foudre.

Zeus [tentant de se ressaisir] :

Je ne joue pas avec ma foudre. Je la lance pour punir les hommes ou les dieux.

Héra :

C’est ça. Et une fois sur dix, tu rates ton coup et c’est mon brushing qui en prend pour son grade.

Zeus :

Ma Chère, tu es injuste. Je fais ce que je peux.

Héra :

Le fait est que tu peux peu.

Zeus :

Peu-peu ?

Héra :

Tu sais très bien ce que je veux dire.

Zeus :

Est-ce ma faute à moi, si le pouvoir des dieux diminue de siècle en siècle ?

Héra :

C’est de la mienne peut-être ?

Zeus :

Chouchoute ! Même moi, Zeus le Grand, je n’ai pas le pouvoir de m’opposer au Destin.

Héra :

C’est bien les hommes, ça… enfin…, c’est bien les dieux ! [Très ironique] C’est pas ma faute, j’ai pas fait exprès, c’est le Destin. Si tu avais écouté plus souvent l’oracle, la Pythie de Delphes, tu saurais ce qu’il te dit, le Destin.

Zeus [comme un enfant pris en faute] :

D’abord, la Pythie, on ne comprend pas ce qu’elle dit.

Héra :

Quand on est futé comme toi, ça n’a rien d’étonnant. Fais un peu marcher tes cellules grises, bon Zeus !

Sonnerie de téléphone.

Zeus :

Héra, ma douce ! Es-tu certaine que c’est bien une façon de parler au roi des dieux ?

Héra :

Si tu crois que tu m’impressionnes encore, toi et ta foudre qui ressemble à un pétard mouillé.

Nouvelle sonnerie de téléphone.

Héra :

Hé, roi des dieux ! " Telephonos " !

Zeus décroche.

Zeus :

" Allos " ?… Oui, nous-même.

Héra [à part] :

Prétentieux.

Zeus :

Je vous entends très mal… Il y a de la friture sur la ligne.

Héra :

Évidemment… à force de jouer avec ta foudre.

Zeus :

Parlez plus fort !… Non ! Je dis : parlez plus fort !

Le correspondant hurle dans l’appareil. Zeus écarte le combiné de son oreille.

Zeus :

Pas si fort !… Comment ?… [À Héra] Il me dit : " Faudrait savoir ! "… Non mais, mon ami, savez-vous à qui vous parlez ?… C’est de la part de qui ?… Comment ?… Ah, c’est Hermès  ! Articule, mon vieux !… Oui, Hermès, c’est nous !… Oui, Hermès !… Non, Hermès !… [À Héra] C’est Hermès, le messager des dieux.

Héra :

Non ? ! ?

Zeus :

Nous t’écoutons !… Quoi, Hercule  ? Nous ne le connaissons pas celui-là… Ah ! Héraclès ! Parle grec, enfin ! Qu’est-ce qu’il a fait, Héraclès ?… Non ? ! ? Encore ?… Mais nous allons finir par le foudroyez, nous !

Héra :

Ah non ! Ça suffit comme ça. Tu vas encore détraquer le temps.

Zeus [toujours au telephonos] :

Oui !… Oui !… Oui, oui, oui !… Non ? ! ?… Oui !… Oui, oui, oui, oui !… Non !… Fais-le venir immédiatement !… Voulons pas le savoir ! Immédiatement !

Zeus raccroche rageusement.

Zeus :

Héraclès a de nouveau des problèmes.

Héra :

Il les collectionne.

Zeus :

Il me pompe l’air, oui !

 

Scène 2 [Zeus, Héra, Héraclès]

On entend frapper à la porte.

Zeus :

Ben, tu vois : il y a encore deux siècles, il aurait enfoncé la porte en tapant comme ça.

Héra :

Ça fait combien de temps qu’il n’a plus fait de pompes ?

Zeus :

Allez savoir !

Héra :

Ce n’est pas étonnant qu’il n’ait plus d’abdominaux.

Nouveaux coups à la porte.

Zeus :

Et bien, entre, quoi !

Entrée d’Héraclès. Il boite et arbore un magnifique œil au beurre noir.

Héraclès :

Falut, papa !

Zeus [montrant l’œil d’Héraclès] :

Qu’est-ce que c’est que ça ?

Héraclès :

V’en ai encore pris plein la poire.

Zeus :

Et tes abdominaux ?

Héraclès :

V’ai oublié.

Zeus d’approche d’Héraclès et le frappe en cadence pendant la réplique suivante.

Zeus :

Mais qu’est-ce qui nous a fichu une lavette pareille, hein ? Tu vas te secouer, gros tas, ou est-ce que nous allons devoir nous fâcher ?

Héraclès :

V’y peux rien, f’est le Deftin.

Héra :

Il a bon dos, celui-là. Ce n’est pas le Destin qui va entretenir tes muscles.

Héraclès [montant la Terre] :

Quand ve fuis en bas, v’y penfe plus.

Zeus :

Nous ne pouvons tout de même pas envoyer ce… enfin… cette… de Ganymède ou ce tordu d’Héphaïstos accomplir les travaux d’Héraclès.

Héraclès [suppliant] :

Oh non, v-v-v…, f-f-f… Dis, f’est pas fafile de prononfer ton nom avec deux dents caffées. Ve-euf… Fe-euf… Ve pourrais pas t’appeler Vupiter ?

Zeus :

Ah non ! Nous avons horreur qu’on nous parle latin .

Héra [goguenarde] :

Dis lui " Machin ". Au point où l’on en est !

Héraclès :

O.K. ! Mafin, tu peux pas faire fa.

Zeus :

D’abord, tu me dis " vous ". J’y tiens. Nous sommes le roi, tout de même. Ensuite, c’est nous qui décidons.

Héraclès :

Fi v’ai plus de travaux à faire, v’ai plus qu’à me flinguer.

Héra [à Zeus] :

Laisse-lui encore une chance.

Zeus :

Si c’est toi qui le demandes, ma biche…

Héra :

Qu’est-ce que tu as dit ?

Pendant les répliques suivantes, Héraclès tourne le dos à son père, lève les yeux et sifflote.

Zeus [tout penaud] :

Heu… ma biche ?

Héra [furieuse] :

J’avais bien entendu. Je croyais que tu réservais cette image à cette gourgandine d’Artémis .

Zeus [toujours très penaud] :

Qu’est-ce que tu crois ? Tu te fais des idées, mon idole.

Héra [hurlant] :

Ah oui ? Quand elle passe en petite tenue, que tu lui cours après, que vous vous cachez dans les bosquets et que tu reviens en soufflant comme un phoque, je me fais des idées ?

Héraclès [se retournant] :

Ve ne vous déranve pas, là ?

Zeus [hurlant, à Héraclès] :

Toi, va voir chez Héphaïstos si j’y suis et fais-lui réparer tes dents, tu m’énerves.

Héraclès [comme un petit garçon qu’in envoie chez le dentiste] :

Oh non, pas Héphaïftos ! Il va me faire mal avec fes groffes tenailles.

Zeus :

Fez Héphaïftos… Chez Héphaïstos et que ça saute !

Héraclès :

C’est un ordre ?

Zeus :

C’en est un.

Héraclès :

Fûr ?

Zeus :

Fûr !

Héraclès sort en bougonnant.

Héraclès :

Héphaïftos, f’est rien qu’une brute. Qu’est-fe que ve vais dégufter ! Minfe alors !

Sortie d’Héraclès.

Zeus :

Ma douce, oublions ce léger incident. Viens, je te paie un grand verre de nectar.

Héra :

Si tu crois que tu vas m’amadouer comme ça, tu te fourres le doigt dans l’œil.

Zeus :

Mon oiseau des îles… grecques… un grand verre de nectar !

Héra :

Soit ! Mais ne t’avises plus de me parler de biche ou de fréquenter cette catin d’Artémis.

Zeus :

Oui, ma bi…, ma belle. Promis.

L’espace scénique représentant l’Olympe s’éteint. L’orage redouble une dernière fois.

Héra :

Quel temps de cochon !

L’orage cesse.

 


Comédie des Trèfles à Trois Tous droits réservés. Dernière mise à jour le 18.06.2011