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Bâbord
Toute ! Acte III Scène 6
© R.F. Aebi 1990
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L’action
se déroule sur un bateau parti en croisière.
Entrée
de Mirabelle Morin, inquiète.
Mirabelle Morin :
J’ viens d’ perdre ce traître
d’Antoine et j’arrive pas à l’ retrouver. Vous n’
l’auriez point vu rôder ?
Le capitaine :
Agatha !
Mirabelle Morin :
Que non ! Mirabelle !
Le capitaine :
Excusez-moi, Madame Morin,
je parlais à l’auteur.
Mirabelle Morin [regardant
de gauche et de droite] :
À qui
donc ?
Entrée
en trombe de Suzy, essoufflée, échevelée,
vêtements en désordre.
Suzy :
Au s’cours ! Là…
derrière… un… j’ai failli m’ faire avoir.
Mirabelle Morin :
Ma p’tite, un peut de tenue…
devant le capitaine.
Suzy :
Z’en avez de bonnes, vous.
C’est pas à vot’e vie qu’on en a.
Le capitaine :
Mais de qui parlez-vous ?
Suzy :
Bruchon ! C’est Bruchon
qui m’a sauté dessus.
Mirabelle Morin [choquée]
:
Comment qu’ vous dites, ma
p’tite ?
Suzy :
La porte de la cabine s’est
ouverte. J’ai eu si peur que je faisais semblant de dormir.
Depuis la disparition de Trésor, je ne suis plus
tranquille, moi. Voilà Roger Bruchon qui entre et
qui bondit sur moi pour me tuer.
Le capitaine :
Êtes-vous certaine que
c’était bien là son intention ?
Suzy :
Un peu !
Mirabelle Morin :
N’avait-il point d’aut’es idées
derrière la tête ? Il doit avoir le sang
chaud, c’ gaillard et vous n’êtes pas exactement l’
genre de personnes qui refroidissent les élans de
la nature.
Suzy [bégayant
d’indignation] :
Trai… traitez-moi de pu… de
pu… de pulpeuse, pendant que vous y êtes !
La porte du château
arrière s’ouvre lentement.
Le capitaine :
Ne bougez pas !
Le capitaine s’empare
d’une barre de bois et se place en embuscade près
de la porte.
Mirabelle Morin :
Faut être prudent, Capitaine.
Vous voulez qu’ j’ vous protège avec l’" Opinel "
[Elle sort un énorme Opinel de sa poche].
La porte s’ouvre
encore et le capitaine assomme le matelot.
Suzy :
Mince ! C’était
pas le Roger Bruchon.
Ils portent le
matelot pour l’installer le dos contre un tas de cordages.
Le capitaine :
J’ai peut-être tapé
un peu fort. Pourtant, j’ai l’habitude.
Mirabelle Morin :
Quoi qu’ vous dites ?
Le capitaine [se
rendant compte de sa bévue] :
J’ai été un peu
violent. Pourtant, dans la marine, nous savons doser notre
force pour… pour tirer comme il convient sur les drisses.
Suzy :
Sur quoi ?
Le capitaine :
Les drisses. Heu… ce sont ces
barres qui servent à lever l’ancre, quand on veut
s’arrêter et… heu… c’est trop technique pour vous.
Suzy :
J’y comprends rien. [S’approchant
en minaudant du capitaine] Vous en savez des choses.
Quel esprit… [regardant le matelot inanimé]
dans un corps si puissant !
Mirabelle Morin :
Hé, doucement, ma p’tite !
Un peu de tenue !
Suzy :
Dites donc, Madame du Cul-d’ses-Vaches,
z’êtes pas dans votre ferme.
Mirabelle Morin :
Madame de La-Jambe-en-l’air,
vous n’avez point d’ leçons à m’ donner.
Suzy :
Ah oui ? Vous oubliez
le fameux Gustave.
Le capitaine :
Mesdames, Mesdames ! Songez
que nous avons un blessé !
Mirabelle Morin :
Hardi ! Point d’ problème.
J’avions suivi, à titre bénévole, les
cours de la Protection civile. Quand faut servir la patrie,
la Mirabelle, elle dit : Présente !
Suzy :
Pouvez toujours crâner.
Je suis diplômée en premiers secours. Et vlan !
Dans l’ baba !
Le capitaine [insistant]:
Le blessé…
Elles se penchent
toutes deux sur le matelot.
Mirabelle Morin :
Les mesures vitales :
un… respire-t-il ?… Oui !
Suzy :
Vous appelez ça respirer,
vous ? [Elle place sa main devant la bouche du matelot]
Je ne sens rien de rien.
Mirabelle Morin :
N’importe quoi ! Deux…
entend-il ? [Hurlant à l’oreille du matelot]
Matelot, c’est-y qu’ vous m’entendez pour voir ?
Le matelot ne
réagit pas.
Mirabelle Morin :
Il n’entend pas.
Suzy :
Z’êtes vraiment nuls
à la Protection civile. [À l’oreille du
matelot] Mmmh, qu’elle était bonne la petite
fondue du bon matelot.
Le matelot sourit.
Suzy [à
Mirabelle] :
Il a souri, il entend.
Mirabelle Morin :
Evidemment ! Comme ça,
on peut lui faire entendre c’ qu’on veut. [À l’autre
oreille du matelot] Sait-il, ce chou de mat’lot, que
c’est la Mirabelle, qu’est si mignonne, qui le soigne ?
Le matelot grimace.
Mirabelle Morin : Il
a pas souri, il n’entend point.
Suzy :
Il n’a pas souri, mais il a
fait la grimace. Il entend. [Au matelot, même jeu]
Qu’il ne s’inquiète pas, le beau matelot, c’est Suzy
qui s’occupe de lui.
Le matelot sourit.
Suzy :
Il a souri, je vous dis qu’il
entend.
Mirabelle Morin [dépitée]
:
Il entend, mais il est bête…
Trois… saigne-t-il ? [Elle passe sa main en différents
endroits du corps du matelot, la retire et l’examine]
Rien de rien, i’ n’ saigne point.
Suzy :
[Même
jeu, mais elle passe aussi sa main derrière la tête
du matelot et la retire poisseuse de sang. Triomphante]
Et ça, c’est du ketchup, peut-être ? Ah,
il n’y a pas à dire, bravo la Protection civile.
Trois… il saigne !
Mirabelle Morin :
" Pasque "
vous, aux premiers s’cours, vous appelez ça " saigner " ?
C’ t ’à peine une légère " n’ecchymose ".
Pis, c’est tout caillé. Trois… i’ n’ saigne pas.
Le capitaine :
Mesdames, puis-je vous aider ?
Suzy :
Vous, ne vous mêlez pas
de ça. C’est déjà assez compliqué.
Mirabelle Morin :
Faut l’ mettre en position
d’attente, couché su’ l’ côté, jambe
repliée, pour point qu’il avale sa langue.
Le capitaine :
Avaler sa langue, pour un méridional,
c’est l’indigestion assurée.
Suzy [à
Mirabelle] :
Décidément, sortie
de votre cambrousse, ça ne brille pas. L’est en état
de choc, c’est évident.
Le capitaine :
Avec ce que je lui ai flanqué
sur le crâne, c’est pas étonnant.
Suzy :
Faut lui mettre la tête
en arrière, lui lever la jambe gauche, l’asseoir
sur la droite.
Mirabelle Morin [goguenarde]
:
Les mains dans les poches,
pendant qu’ vous y êtes.
Suzy :
Riez, riez ! Qui c’est
qui va l’ sauver, hein ? C’est pas vous.
Mirabelle Morin :
Ôtez-vous de là,
z’y connaissez rien.
Suzy :
Et si il y a une " morragie "
intérieure, vous le tuez avec votre position à
la noix.
Le capitaine [comme
pour s’excuser] :
Je lui ai juste fracassé
le crâne.
Suzy :
On peut pas savoir. Les " morragies "
intérieures, ça arrive quand on s’y attend
le moins.
Mirabelle Morin :
C’ qui faut pas entendre !
Il saigne comme un bœuf par une plaie ouverte au crâne
et vous lui trouvez une hémorragie interne.
Suzy :
C’est ça ! Interne,
la " morragie ". Pis d’abord, vous disiez
qu’il saignait pas. Faudrait savoir !
Mirabelle Morin :
Oh, ma p’tite, vous commencez
à m’ courir su’ l’ poil.
Suzy :
Un de ceux de la moustache
ou celui qu’ vous avez dans la main ?
Mirabelle Morin :
J’répondrai même
pas à une telle engeance. Le devoir veut que j’ le
sauve, j’ le sauverai, que vous l’ vouliez ou non.
Suzy :
Faites seulement, que j’ me
marre.
Mirabelle Morin
improvise des pansements en déchirant ses propres
vêtements. Bientôt, on ne voit plus rien de
la tête du matelot.
Suzy :
Je dois reconnaître que
s’il réchappe à l’étouffement, il a
des chances de survivre.
Mirabelle Morin :
S’il étouffe, c’est
pa’ce qu’il a trop d’air.
Suzy [goguenarde]
:
Ah bon ?
Mirabelle Morin :
C’est not’e chef qui l’a dit.
Par grand vent, gare à l’étouffement. Dites
voir, Capitaine, vous m’aideriez à l’ porter dedans ?
Madame n’aura jamais la force.
Suzy [au
capitaine] :
Ôtez-vous de là !
Z’allez voir si je n’ai pas de force.
Elles sortent
en portant et en écartelant le pauvre matelot qui
se met à gémir.
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