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AÏCHA [extraits]


© R.F. Aebi 1995

Tous droits réservés

PREMIÈRE PARTIE

Scène 1 (L’auteur)

 

Le rôle de l’auteur est dit rideau fermé ou il est enregistré si le rideau n’est pas utilisé. Il peut être tenu par n’importe lequel des acteurs.

L’auteur:

Mesdames et Messieurs ! (Il attend que le silence se fasse dans la salle) Mesdames et Messieurs ! Vous qui vous êtes déplacés pour venir voir notre petit théâtre, soyez remerciés ! L’action à laquelle vous allez assister se déroule quelque part entre Marseille et Tombouctou à l’époque qu’il vous plaira d’imaginer. Mais les caractères des personnages sont éternels. Il y aura des hommes et des femmes comme eux, du moins faut-il l’espérer, tant que le monde sera monde, c’est-à-dire pour longtemps encore. Loin des grands bouleversements qui agitent la planète, ils se préoccupent plus de leur cœur que de leurs intérêts. Les rêves des jeunes filles seront toujours les mêmes, parce que nous pensons que les rêves des jeunes filles sont ce qui compte le plus, plus que l’agitation des meneurs d’hommes, qui tourne le plus souvent au tragique ou, moins grave, tombe dans le ridicule. Vous et moi, Mesdames et Messieurs, nous sommes réunis en ce lieu, parce qu’un jour, une jeune fille qui plus tard est devenue notre grand-mère ou notre mère, parce que, disais-je, une jeune fille a rêvé qu’il y avait quelque part un jeune homme, que ce jeune homme a rêvé que, non loin de là, vivait une jeune fille et que les deux ont rêvé en même temps qu’ils étaient faits l’un pour l’autre... Et maintenant, Mesdames et Messieurs, que le théâtre commence !

Le rideau s’ouvre ou les lumières s’allument.

 

Scène 2 (Aïcha seule, puis Fatia, puis Zohra)

 

Au lever du rideau, Aïcha étend du linge à l’arrière de sa terrasse.

Aïcha:

Aïe, aïe, aïe, ma Mère ! Quelle chaleur ! Comment peut-on supporter une horreur pareille! Je coule comme la noria quand ce fainéant de Moustaf veut bien la réparer. Est-ce une vie ? Je vous le demande. Pendant que mon frère sirote son thé avec ses amis, bien à l’ombre du figuier du café, je dois me coltiner tout ce linge lourd d’une eau que j’aurais bien utilisée à un autre usage.

Fatia apparaît sur sa terrasse, portant un lourd panier de linge qu’elle étendra aussi.

Fatia:

Aïe, aïe, aïe, ma voisine ! Quelle misère ! Que ce linge est lourd.

Aïcha:

Fatia, ma belle ! De quoi te plains-tu, toi qui as épousé l’homme le plus riche du village à part le Bey ?

Fatia:

Aïcha, ma toute sucrée ! Le fait que mon homme soit le plus riche du village à part le Bey n’allège en rien le poids du linge.

On entend des grelots. Aïcha court se pencher au-dessus du muret qui délimite sa terrasse ou elle regarde par la porte, selon le génie du décorateur.

Aïcha:

Hé, Fatia ! Viens voir dans la rue ! C’est précisément ton mari qui passe juché sur un âne.

Fatia court à son tour pour voir.

Fatia:

Où va-t-il, ce fou, quand le feu du ciel embrase la terre ?

Aïcha:

Peut-être rejoint-il quelque belle dans un coin de fraîcheur propice à ce que je pense.

Fatia:

Aïcha ! Le fiel qui coule de ta bouche est plus mauvais que le venin du serpent.

Aïcha:

Si la colère t’emplit aussi vite, c’est peut-être bien qu’il y a un poisson sous les cailloux de l’oued !

Fatia:

Il n’y a pas de poissons dans l’oued qui est tari depuis quatre mois.

Aïcha:

Alors, que ta colère soit tarie aussi. Je me moquais de toi.

Fatia:

Tu me sembles bien rayonnante, Aïcha ma toute belle !

Aïcha:

Moi ? Qu’est-ce qui te fait croire ça ?

Fatia:

Tu frétilles comme l’ânon qui voit venir son picotin.

Aïcha:

Je te remercie de l’image charmante que tu emploies, Fatia, ma charitable voisine... J’ai un secret !

Fatia (très alléchée) :

Un secret ? Un secret à propos de qui ?

Aïcha:

Ce n’est pas un ragot, Fatia, c’est un secret au fond de mon coeur.

Fatia (même jeu) :

Confie-le moi, Aïcha, confie-le moi !

Aïcha:

Un secret est un secret, Fatia. Si je te le dis, il ne sera plus secret.

Fatia:

Aïcha, mon enfant, tu me fais peine. Ne sais-tu donc pas qu’un secret n’a de valeur que s’il est partagé ? Qui te dit que c’est un vrai secret, ton secret ?

Aïcha:

Je le sais bien, moi, et on ne confie pas son secret à n’importe qui.

Fatia (hurlant) :

Aïe, aïe, aïe ! Malheur de ma vie ! Ma pauvre mère qui est au paradis !

Aïcha:

Qu’est-ce qu’elle a ta mère au paradis ?

Fatia (même jeu) :

Ma pauvre mère qui est au paradis, pourquoi m’as-tu donné le jour si c’est pour que mes oreilles entendent ce qu’elles entendent. N’importe qui ! Voilà comment elle me traite, cette petite Aïcha que j’aime tant !

Aïcha:

Ne te mets pas dans un tel état, Fatia, ma voisine de toujours !

Fatia (radoucie) :

Alors, dis-le moi, ce qu’il y a dans ton coeur.

Aïcha (criant de joie) :

J’aime et je suis aimée.

Fatia (déçue) :

C’est tout ?

 

DEUXIÈME PARTIE

Scène 9 ­ extrait ­ [Saïda]

 

Saïda :

Saïda, ma fille ! Il y a des hommes beaux et forts, d’autres laids et chétifs. Il y en a des grands et des petits, des larges et des efflanqués. On en voit des riches et des pauvres, des bien portants et des souffreteux. On peut enrichir sa pensée avec le discours des sages ou écouter les élucubrations des sots. On se sent protégée par ceux qui ont du caractère et de la volonté ou l’on prend de l’importance en maternant les faibles et les mous. Bref, toute femme peut trouver babouche à son pied.... Et toi, Saïda ? A force de le vouloir beau et fort, grand et large, riche et bien portant, sage et ayant du caractère, te voilà près de la fin de ta jeunesse aussi seule qu’une vieille chamelle bientôt inutile... Hé, doucement ! " Vieille chamelle "... n’exagérons rien ! Je ne suis pas encore décrépite et pourrais en faire vibrer plus d’un. L’autre jour, au marché, quand j’ai gonflé ma poitrine d’un air brûlant d’un feu d’enfer, j’ai failli m’étouffer, certes, mais qui m’a regardée ?... Hein ? Qui m’a regardée ?... Ce n’est pas la marchande de pois chiches ! Ce n’est pas la vendeuse d’étoffes !... Non ! C’est l’écrivain public avec sa vieille machine à écrire... un homme !... Bien sûr, je m’étais penchée sur lui en faisant semblant de m’intéresser à son travail... penchée légèrement, comme il se doit à une femme honnête,... à une distance certaine. De ma gorge à son nez, il y avait au moins... au moins quelques centimètres... Le pauvre ! Il est devenu aussi rouge que le soleil couchant. Il balbutiait des " s’il vous plaît, je ne vois plus ce que je fais " et des " ça ne vous dérange pas si je finis ma lettre, non? "... Il avait beau s’époumoner, je voyais bien qu’il étouffait de désir. La peau de son crâne pelé et couvert de croûtes brunâtres tremblait de passion. Soudain, la grosse goutte de morve qui lui coulait du nez s’est figée. Ses doigts crochus ne couraient plus sur le clavier, ils remuaient voluptueusement. Il a lentement levé vers moi son mufle couperosé. Ses grandes oreilles de singe d’où s’écoulait un cérumen doré frémissaient de concupiscence. Une grosse mouche bleue s’est posée dans l’orbite qui abritait jadis son œil gauche. Il m’a jeté un regard libidineux de son œil valide et m’a dit avec une infinie tendresse en me crachant un liquide visqueux à la figure: " Fiche-moi le camp, fille de rien ! Tu me déranges dans mon travail ! " Qui osera dire après ça que Saïda ne sait pas émouvoir les hommes ? Et l’autre, hier, dans la rue ? J’ai bien vu qu’il aurait bien voulu me courir après, s’il avait eu des jambes... Saïda, Saïda, tu es un vrai danger pour le genre masculin! Mais le pire de tout, c’est quand tu parles. Alors là !... Ils se pâment tous... Une fois, juste pour rire... suis-je taquine... j’en ai abordé un sous un prétexte quelconque. C’était un jeune homme qui devait être d’une grande culture. Cela se voyait sur son visage aux traits réguliers, à part la balafre purulente qui le traversait de gauche à droite. Son torse puissant, dessiné avec art, couvert de pustules, sortait de sa chemise déchirée. Je lui dis: " Le salut soit sur ta tête, bel homme ! " Il me répondit d’une voix suave et chaude: " De-de-de mê-mê-mê-me pour toi-toi ! ". Je poursuivis: " Je vois à ton air inspiré que tu es un grand philosophe. " Il reprit: " Ah-ah-ah bon, be-be-be-belle jeu-eu-ne fi-fille ? "... Vous avez bien entendu: " be-be-be-belle jeu-eu-ne fi-fille. ", alors qu’il ne me connaissait même pas ! Je le laissai là pour ne pas l’embarrasser et parce qu’une heure après, je devais être rentrée à la maison. Il ne fallait pas abuser de mes charmes et s’il avait commencé à me faire sa déclaration, j’y serais encore... Non, Saïda, non ! Tu n’as aucun souci à te faire, quand tu voudras vraiment un homme, tu n’auras qu’à remplir ta poitrine d’un air brûlant, à t’approcher de lui à moins de quelques centimètres et à lui dire: " Le salut soit sur ta tête, bel homme ! "

 


Comédie des Trèfles à Trois Tous droits réservés. Dernière mise à jour le 18.06.2011